LE GRAND SOMMEIL

 

 

 

Espèce de morte, De quels corridors Pousses-tu la porte Lorsque tu t’endors ?

Les hommes dorment beaucoup. Chaque nuit, pendant quelques heures, ils disparaissent du monde réel. Tout ce qui vit entre aussi, sur un rythme régulier, dans des périodes de sommeil où l’activité se réduit. Dormir est une des lois fondamentales du royaume de la vie. Les chevaux dorment, souvent d’un œil. Les chiens aussi. Les chats, nous les avons vus, passent leur temps à dormir, roulés en boule sous le soleil. La nature elle-même, la matière, les objets célestes ne se livrent pas constamment à un paroxysme d’énergie.

L’hiver succède à l’été et les fleurs se rouvrent après s’être fermées. Plus on se rapproche de l’être, du tout, de l’espace et du temps, plus règne une stabilité qui permet la géométrie, la mathématique, la physique théorique, la conviction que le jour succédera à la nuit et que le rythme de l’avenir sera le même qu’aujourd’hui. Plus on descend vers la vie et vers l’homme, plus l’alternance se manifeste entre le sommeil et la veille, entre le repos et l’activité. Comme le Soleil lui-même, et comme toutes les étoiles à la vie si violemment agitée, les volcans, les grands fleuves, les torrents de montagne, la pluie, la neige, le vent, la tempête, la chaleur et la sécheresse passent par des phases d’activité et des phases de rémission. Il leur arrive de se reposer et il leur arrive de se déchaîner. Parfois, on dirait qu’ils s’apaisent, et soudain ils se manifestent avec une ardeur renouvelée par leur apparente somnolence. La violence et le calme ne cessent jamais d’alterner. Même le Déluge a une fin.

Parce qu’elle est l’œuvre des hommes, l’histoire surtout semble souvent s’endormir avant de connaître soudain des réveils inattendus et brutaux. Pendant de longues années, dans des coins, dans des régions, dans des pays, sur des continents entiers de la planète, il ne se passe presque rien.

Tout dort, les hasards, les drames, les conflits, les passions.

Les réveils de l’histoire après ses assoupissements sont le plus souvent l’occasion de grands bouleversements. Hasard ou dessein secret, l’histoire est faite de nœuds où se joue son destin. Il y a eu un nœud voilà trois millions d’années avec l’apparition des outils en Afrique – Il y a eu un nœud voilà un million et demi d’années avec l’outillage de pierre taillée symétrique. Il y a eu un sacré nœud aux alentours d’un demi-million d’années avec la découverte et la maîtrise du feu. Aux alentours de cent mille ans avec la sépulture des morts. Aux alentours de quarante mille ans avec les premières peintures rupestres. Aux alentours de vingt mille ans avec l’agriculture et les établissements sédentaires qui succèdent au nomadisme des chasseurs cueilleurs de fruits. Aux alentours de cinq mille ans avec l’invention de l’écriture.

Il y a un nœud de l’histoire autour du Ve siècle avant le Christ, avec l’enseignement de Confucius en Chine et la naissance du Bouddha en Inde et l’explosion du génie de la Grèce. Il y en a un autre, dans les quelques années qui entourent le point de départ de notre ère, avec César et Auguste, et les débuts de l’Empire romain, et la venue de Jésus sur cette Terre, qui bouleverse à ce point l’ordre des choses qu’un calendrier nouveau se met en place dans le monde. Il y en a un vers la fin du XVe siècle avec, aux deux bouts de la Méditerranée qui est encore le centre du tout, deux événements apparemment contradictoires : à l’est, la prise symbolique de Constantinople par les Turcs et la chute de l’Empire byzantin, héritier direct de l’Empire romain d’Occident, abattu par l’islam ; à l’ouest, la prise de Grenade, dernier vestige musulman en Espagne, par les Rois Très Catholiques. Un enchaînement prodigieux fait succéder presque immédiatement à la chute de Grenade et de son roi maure Abû Abd-Allâh, que nous appelons Boabdil, un autre événement, plus considérable encore : le 12 octobre 1492, au terme de la plus prodigieuse expédition de tous les temps, qui ne sait avec précision ni ce qu’elle cherche, ni où elle va, ni ce qu’elle trouve, Christophe Colomb découvre l’Amérique. De ce jour précis datent le lent déclin de Venise, encore pleine de gloire et de richesses, de palais et d’églises, de peintres et de courtisanes, le passage à l’arrière-plan, dans une histoire universelle qui bascule d’un seul coup, de toute la Méditerranée, l’irrésistible ascension de l’océan Atlantique vers un centre du tout qui se déplacera plus tard vers l’océan Pacifique. À la même époque, l’invention de l’imprimerie ouvre la voie à la Renaissance, à Jules II et à Léon X, à l’Arioste, à Machiavel, au Tasse, à la fondation du Collège de France, à Rabelais, à Ronsard, à du Bellay, à la Pléiade, à Montaigne un peu plus tard. Surgissent en même temps, dans une Italie qui succède à la Grèce de Périclès, un Donatello, un Luca della Robbia, un Fra Angelico, un Léonard de Vinci, un Raphaël, un Michel-Ange, un Bramante, un Benvenuto Cellini et tant d’autres qui accumulent dans un coin restreint d’un continent déjà usé par le génie plus de richesses et de beauté qu’il n’y en a jamais eu à la surface de la Terre. Les choses, dans le tout, mettent beaucoup de temps à disparaître et elles camouflent leur retraite sous une recrudescence de splendeur. Venise éblouit encore le monde pendant de longues années. Et, au moment même où elle se prépare à laisser la place à d’autres et à reculer devant l’Amérique, l’Europe tout entière monte vers un des âges les plus éclatants de l’histoire. Rien ne brille comme une décadence, rien de plus séduisant qu’un déclin. Un quatrième nœud se situe évidemment à la fin du XVIIIe siècle, avec la Révolution française, la naissance de l’État moderne, la fin du classicisme et de l’Ancien Régime et les débuts d’un romantisme qui allait bouleverser pendant deux siècles la sensibilité et les mœurs.

L’histoire, autour des hommes, n’est pas toujours aussi agitée. Elle se calme, elle s’endort, elle suit des voies toutes tracées, elle va son petit bonhomme de chemin. Les hommes aiment les batailles, les grandes causes pour lesquelles ils s’enflamment, les révolutions et les bouleversements. Ils aiment aussi le repos, la paix, le bonheur sans histoire, le grand sommeil des passions et des cœurs.

Le grand sommeil ne se contente pas de la nature et de l’histoire. Il y a un autre sommeil, plus définitif encore, qui est au cœur de la vie de chacun, qui est sa fin et sa raison d’être : c’est la mort. L’homme est un être pour la mort.

Tout meurt. Les hommes meurent aussi. Le sommeil est une petite mort. La mort est le grand sommeil. Comment les hommes ne s’interrogeraient-ils pas sur la durée et le sens de ce grand sommeil ? Ils voient la nature s’endormir et la nature ressusciter. Ils voient l’histoire s’endormir et l’histoire se réveiller.

Pourquoi la mort des hommes, qui jouissent dans l’univers de privilèges si éclatants, ne serait-elle pas, à son tour, une espèce de sommeil dont il serait possible de se réveiller ailleurs ? Il n’est pas exclu que le lecteur de la longue histoire du tout se moque éperdument du big bang, de la lumière, de l’air, de l’eau, de la peinture, de la religion, du cheval et de la liberté. Qu’il se moque du tout et de sa croissance, et des nœuds de l’histoire. Il n’est pas exclu qu’il se moque, pauvre insensé, de l’amour et de l’être. Il est peu probable qu’il se moque de sa propre mort. Il essaie de ne pas y penser, il la camoufle sous le plaisir, sous le ski, sous le pouvoir, sous l’argent, sous le poker et la pétanque, sous tous les hochets de la vie. Il plastronne, bien sûr. Il boit du gin. Il joue au golf. Il s’occupe de sa voiture et de ses vêtements qui marquent son rang social. Il distribue des médailles ou il en reçoit. Il joue à la Bourse et au loto. Il gagne des batailles et il en perd. La mort, qu’il le veuille ou non, finira bien, un beau matin, ou peut-être un triste soir, au-delà des jours et des nuits et du grand roman du tout, par lui tomber dessus.

Par vous tomber dessus. Et par me tomber dessus.

Quand nous pénétrerons la gueule de travers dans l’empire des morts avecque nos verrues nos poux et nos cancers comme en ont tous les morts alors il nous faudra lugubres lampadaires s’éteindre comme morts et brusquement boucler le cercle élémentaire qui nous agrège aux morts

Parce qu’ils pensent l’infini et parce qu’ils sentent en eux quelque chose de très obscur, et peut-être de très clair, qu’ils appellent une âme, beaucoup d’hommes espèrent et croient qu’ils ne mourront pas tout entiers. Beaucoup sont convaincus qu’ils mourront comme les chats et comme les asphodèles. Mais d’autres, appuyés sur les promesses de leur Dieu ou de leurs prophètes et sur leurs livres saints, répétant les paroles sublimes, consolatrices et sacrées : « Mort, où est ta victoire ? » ou « Je suis le chemin, la vérité et la vie », s’imaginent, dans un monde où il n’y aura ni temps ni mal, assis à la droite du Père ou parmi les houris. La vie est une grande surprise. Pourquoi la mort n’en serait-elle pas une plus grande encore ? « Mort à jamais ? » écrit Proust à propos de Bergotte abandonné par la vie sur un canapé circulaire en face de la Vue de Delft de Vermeer, prêtée par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise, « Mort à jamais ? Qui peut le dire ? Certes, les expériences spirites pas plus que les dogmes religieux n’apportent de preuve que l’âme subsiste.

Ce qu’on peut dire, c’est que tout se passe dans notre vie comme si nous y entrions avec le faix d’obligations contractées dans une vie antérieure ; il n’y a aucune raison dans nos conditions de vie sur cette terre pour que nous nous croyions obligés à faire le bien, à être délicats, même à être polis, ni pour l’artiste athée à ce qu’il se croie obligé de recommencer vingt fois un morceau dont l’admiration qu’il excitera importera peu à son corps mangé par les vers, comme le pan de mur jaune que peignit avec tant de science et de raffinement un artiste à jamais inconnu, à peine identifié sous le nom de Vermeer. Toutes ces obligations, qui n’ont pas leur sanction dans la vie présente, semblent appartenir à un monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un monde entièrement différent de celui-ci, et dont nous sortons avant de naître à cette terre, avant peut-être d’y retourner revivre sous l’empire de ces lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce que nous en portions l’enseignement en nous, sans savoir qui les y avait tracées, ces lois dont tout travail profond de l’intelligence nous rapproche et qui sont invisibles seulement – et encore ! – pour les sots. De sorte que l’idée que Bergotte n’était pas mort à jamais est sans invraisemblance. » Les uns s’imaginent que la mort est un grand sommeil pour toujours et pour une fois sans réveil

 

Las ! hélas ! chaque hiver les ronces effeuillissent, Puis de feuille nouvelle au printemps reverdissent.

 

Mais, sans revivre plus, une fois nous mourons !

Les autres s’imaginent qu’elle est un sommeil comme les autres et qu’ils se réveilleront ailleurs dans l’amour et dans l’être

 

Fai que, pour moy, la Mort ne soit qu’un dous Sommeil Où, l’Ame entre tes bras et le Corps dans la Poudre, De l’éternel Matin j’atende le Réveil,

 

Que, sans craindre la Mort ni son noir apareil, J’entre, au sortir du Jour qui luit sur l’Hémisfère, Dans le Jour où les Saints n’ont que Toy pour Soleil.

 

En dépit de vos grandes espérances et de votre confiance aveugle en l’auteur, la brève histoire du tout n’apportera une réponse, j’ai le regret de vous le dire, ni aux uns ni aux autres. Parce qu’il s’agit d’une énigme. Parce qu’il s’agit d’un mystère. Parce qu’il s’agit d’un secret. Parce qu’il n’est au pouvoir de personne, de ce côté-ci de l’espace et du temps, de savoir ce qui s’endort dans le grand sommeil de la mort ni s’il y a en l’homme quelque chose d’éternel, de rattaché à l’être par des liens ignorés et de capable de se réveiller, de survivre et de rejoindre un autre Tout, plus vrai, plus fort, plus essentiel que le tout de notre finitude et de notre misère.

Espèce de morte, De quels corridors Pousses-tu la porte Lorsque tu t’endors ?

Presque rien sur presque tout
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